10|07|2008

Je rejoins officiellement le rang des “Putafranges” (selon la célèbre expression de Mai)

28|05|2008

(Fragments)

Tout commence un vendredi soir, il y a trois semaines.
Le bruit caractéristique du heurtoir contre la lourde porte en chêne, les aboiements tonitruants de la chienne. Ma mère qui gueule.
« Va ouvrir. J’arrive tout de suite. Je ne suis absolument pas prête »
Curieusement, moi, je me suis apprêtée. Pourtant je ne savais pas que nous aurions de la visite – il y a bien longtemps que je ne prends plus la peine de me renseigner auprès des parents : qui vient ce soir, ce qu’il y aura à table pour le souper ou qui a bien pu téléphoner ; tout ça m’est complètement égal.
Quoi qu’il en soit, j’obtempère.
Je traverse la maison en courant – consciente malgré moi qu’il y a « urgence » cette fois.
J’ai les pieds nus (et maquillés), une jupe noire à volants, ample, que j’aime à faire tourner, un pull orange, léger et décolleté (tout ce qu’il y a de plus indiscret) Et exceptionnellement, mes cheveux sont propres, démêlés, déliés.
La chienne hurle et jappe dans le hall d’entrée. D’une main, j’agrippe son collier, de l’autre la poignée, et j’ouvre.
Je me colle un sourire et lance un grand bonjour (je suis bien éduquée) Ensuite, enfin, je jette un œil aux invités. Je les regarde, les regarde. C’est trop long. Je crie à la chienne de se calmer – mais c’est à moi que je parle en vérité. Quelque chose me retient d’articuler encore « Bonjour » ou simplement « Entrez… »
Deux hommes se tiennent face à moi, souriants et muets.
« Le plus vieux, je ne l’ai jamais vu. Mais l’étranger ? »
On dit souvent que j’ai une mémoire prodigieuse (c’est ma fierté, mon unique talent et mon péché) Seulement, cette fois, c’est difficile de se remémorer. Je compte plus de soixante secondes, durant lesquelles – par je ne sais quel miracle – le visage du garçon (le plus jeune), ou plutôt son image, se fraie un passage.
De chemins prioritaires en chemins de terre puis de culs-de-sac en voies abruptes ou tortueuses, elle débouche dans La Forêt Epaisse – je souffre alors à chaque coup de machette, ou c’est le bruit d’une débroussailleuse. « La migraine » Des images (pas celle qui dangereusement s’avance, pas encore celle que je cherche) sont arrachées et dispersées au vent – car le vent s’est levé et la mer (car il y a la mer aussi) est grosse et contraire – dispersées avant même que j’aie pu les reconnaître. Tout au plus puis-je saisir un fragment, ici la joue de ma mère, là la main de mon père, un mur en brique rouges (mal rejointoyé et mal monté), un gamin bridé et ce chien minuscule qui reste dans ses pieds à aboyer.
La douleur s’intensifie.
« Snoopy. Il s’appelait Snoopy ! », je crie.
« Bien joué, Sophie! »

* * *

Je vois encore que mon chauffeur est éveillé et qu’il conduit calmement sur l’autoroute A16 puis je ferme les yeux et m’affale contre la portière - « je me conduis comme une sotte » - et butte enfin contre La Porte.
Je pousse la première clef dans la première serrure.
Elle tourne six fois (ou ma langue dans sa bouche) –
emmalynnebipoloqursilonout.
petronellayiomulinquombons.
marybellemunosiquolintopno.
stillmannobliquorueenoompy.
quintillaonebormonysmuople.
lynnelletupoamimnosoqurobi.
– et le loquet saute.
La deuxième serrure est plus petite et plus délicate. J’y introduis doucement la deuxième clef, en veillant à ne pas abîmer le jambage du y, et l’y tourne six fois à nouveau.
sylviannepautorsedrestreteg.
gertrudisneveontrasepteylas.
severanopergestrytlenlastud.
giovannettapudeslerserytres.
sandersonrespetagevulietyrt.
evangelistpsurréedarytebsto.
Mais La Porte ne bouge pas.
« Elle ne s’ouvre pas », je tempête.
Et, de mes poings et mes pieds, la maltraite. Mais elle est trop haute et trop lourde, faite d’une matière qui rappelle le chêne sans en être. Et mes coups répétés, aussi butés soient-ils, ne la font pas trembler. Le truc d’Aladin, ça fonctionnerait peut-être.
« Sésame ouvre-toi »
Mais un éclat de rire – une femme – m’envoie paître.
Là, je m’écroule. Je pleure, je cogne dans tous les sens.
Alors la police du Château me met à la porte et je vais me soûler dans mon bistrot habituel - La Butte, bien sûr. Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre dans ces cas-là ? Et puis j’ai toujours beaucoup bu.
Hakim de Libye est assis à la petite table du fond, sous le téléviseur éteint. Fidèle au rendez-vous et pareil à lui-même : le trente-trois dans une main, la clope dans l’autre. Ses pupilles dilatées comme jamais.
Je m’y plonge.
« Je ne suis pas venue depuis des années. Comment pouvais-tu savoir que je débarquerais ce soir ? »
« Les débarquements, ça me connaît »
« Les phrases énigmatiques aussi », je lui fais.
Il vide sa chope d’un trait – « une bière se descend en trois gorgées, retiens le bien » – repousse la table vers moi et se dresse.
« Un sourire est un rayon de soleil, bonne éternité, merci d’exister ! »
« Tu ne peux pas t’en aller comme ça », j’implore.
« Tire la bobinette et la chevillette cherra »
« Pas déjà! »
Il s’éloigne de moi en riant (ou s’éloigne en se riant de moi) et s’apprête à faire le pas qui forcément nous séparera.
« Trois petits tours et puis s’en va ?»
Il lève le bras et tend le pouce en signe de victoire – mais ses épaules s’affaissent et sa tête tombe.
Je crie.

* * *

Le soir, nous sommes redescendus sur la plage. La mer s’était retirée, les promeneurs aussi. Le ciel était sombre et gris, mon humeur noire. J’avançais pieds nus sur les rochers – « c’est bon de marcher dans la mer » murmurais-je. Oh – 올드보이 (The Old Boy) – me devançait. Il me distançait en silence. « Son pull orange s’accorde merveilleusement à la couleur des algues. Il n’y pense pas »
Je pensais moi au Geppetto – des photographies que j’avais prises (d’un camping ostendais). Le vert des végétations (marines et terrestres) et celui de la tente en nylon s’accordaient merveilleusement à son teint blanchâtre, à ses yeux bleus et à ses cheveux blonds. Mais il n’y pensait pas non plus, pas plus que moi d’ailleurs – Nous deux, nous ne pensions à rien.

Oh s’est éloigné en courant, sur la droite. Il s’en allait vers la jetée. Je n’aurais pas pu le suivre –
« ATTENDS », j’ai hurlé.
J’ai sautillé. De rocher en rocher, je me suis entamé la plante des pieds (mais sur le rouge ne me suis pas attardée).
Oh s’était immobilisé, il patientait.
« Tout va bien ? », il a fait quand je suis arrivée.
Bien sûr, j’ai soufflé. Puis, j’ai regardé le sac en plastique (vert pomme, vert lui aussi) qui lui tombait au bout du bras.
« J’ai besoin de ce truc, là », j’ai fait en le pointant du doigt.
Il m’a tendu une serviette – orange ; elle s’accordait merveilleusement à la couleur des tuiles, du toit, de sa maison, sur la digue – « Un instant, j’ai imaginé que tu avais besoin de moi…»
Il a haussé le sourcil.
J’ai enlevé mes pulls.
— Il n’a pas bronché.
J’ai enlevé mon pantalon puis mon t-shirt en coton.
Il m’a observée ; m’a détaillée de la tête aux pieds.
« Tu es blessée », il a hoché.
***
Oh, au bord de l’eau, me regarde parfois. Parfois je me retourne et le regarde aussi. Il se tient droit, jambes légèrement écartées, son visage impassible. Il me laisse faire la folle. Je lui avais bien dit.
« Il ne faut pas m’emmener à la mer. Elle me rend dingue. Je m’en irai devant elle. Au-devant d’elle, et loin dedans. Et même s’il fait froid. Surtout s’il fait froid. Tu verras. Tu ne pourras rien y faire…»
L’eau aux chevilles.
Puis sous le ventre, à la taille.
« Elle est glaciale », je braille.
« Oh… »
« Oui ! »
J’ai peur.
« Vas-y, Sophie ! Vas-y ! »

* * *


L’inverno, d’Antonio Vivaldi. Interprété par Kyung-Wha Chung et le Saint Luke’s Chamber Orchestra.

16|05|2008

En regard de cela, je suis très contente que mon ordinateur ait bien voulu redémarrer. Les problèmes du clavier subsistent mais normalement - nettoyage aidant - l’oxydation devrait être enrayée, et la durée de vie de la carte mère prolongée.

Je pars à la mer ce week-end, en France.

Je réinvestis ces lieux dès mardi. Promis.

13|05|2008

Ce matin, expédition au Cami technique. Et verdict sans appel.

« Il y a eu du liquide sur les circuits, il y aura oxydation. L’ordinateur peut mourir d’une minute à l’autre. Etant donné qu’il a déjà deux ans, il serait déraisonnable de le faire réparer. Il vous en coûterait plus que probablement le prix d’un portable neuf. Nous ne pouvons que vous conseiller de faire un gros back-up. »

Au Cami store, j’achète un clavier USB et croise les doigts pour que la carte mère ne me lâche pas. (Idéalement, il faudrait qu’elle tienne encore 6 mois)

07|05|2008

Terrible envie d’écrire.

02|05|2008

Le truc est cassé, en tout cas moi je ne peux pas réparer. Pas envie d’aller payer cher et vilain ma connerie. Toute façon, je le voudrais : j’ai pas assez d’argent. (Vraiment temps d’accepter de faire prof). Avec ça, pas pu préparer ni écrire ma communication. Reçu mail d’engueulade du doyen de faculté – n’apprécie pas mon désistement pour le moins tardif. Une personne de plus qui me prend pour une conne et me gratifie de son mépris. Marre de tout ça. Abandon de la thèse et de l’université. Pour le reste, Muances (les blogs) je finis par m’en foutre aussi, franchement. Nous en resterons donc là.

30|04|2008

La carte mère n’a rien, on dirait.
Mais pour le clavier, c’est coton.

Me manquent le « e », le « r », le « o », le « d », le « x » et le « c »… (en plus de deux ou trois broutilles que je peux, en cas de besoin, insérer manuellement). En attendant de faire réparer ma machine, ou d’acheter un clavier externe, j’ai mis en place « un système » (certes, un bien grand mot) de raccourcis clavier :

« e » = contrôle + z
« r » = contrôle + t
« o » = contrôle + i

Loin d’être facile, mais amusant… C’est vraiment l’impression de réapprendre à écrire. Pour le moment, je tâtonne. Mais ça va beaucoup mieux qu’hier déjà. Si, comme le veut l’adage (et je suis bien disposée à le croire) tout est question d’habitude, je serai en mesure d’écrire long et fluide d’ici environ une semaine.

« Patience », me dis-je.

Cette mauvaise aventure comporte au moins l’intérêt de renouveler mon rapport à l’écriture : plutôt que de tourner autour d’un mot pendant une éternité – sachant qu’il me faut à présent l’éternité pour en écrire d’aussi simples que maladresse – je m’en approche lentement et silencieusement. Quand il est enfin à la portée de ma main (il n’y a plus rien pour se mettre en travers de mon chemin) je cesse les tergiversations : je le capture.

Amusant, amusant, amusant (ce mot que je peux écrire sans la moindre difficulté) que tout ce qui m’arrive…

27|04|2008

Le désespoir – mais comment nommer cet « état » (je ne suis pas triste, je ne suis pas affligée, je n’ai pas particulièrement du chagrin ) – me tombe sur la tête le soir, après une belle journée passée à m’amuser et à amuser la galerie.

De midi à minuit, je chante pour les amis de mes parents. Je leur fais la lecture. Je leur invente des histoires. Je leur sers à manger et à boire. Je les filme et les photographie. Je me donne à chaque conversation, je gagne à tous les jeux. C’est drôle vraiment !
Je prends garde à ne pas trop boire et j’ignore la migraine qui tout doucement s’installe.
Ils partent.
Ma mère me souhaite la bonne nuit.
« Tu as été impec aujourd’hui. Je ne reconnais plus ma fille ! Quelle culture tu as tout de même. Toi, tu sais mener une conversation ! »
Je remercie ma drôle de mère pour son drôle de compliment.

J’ai bien senti quelquefois son regard planté sur moi. Quand son ami Bruxellois et moi-même parlions de la littérature.
Et comme je me suis emportée alors – monter quatre à quatre les escaliers et les redescendre quelques instants plus tard les bras chargés de livres, les yeux de passion, pour la lui montrer cette phrase dont je parle ! Et alors celle-là – « Mais comprends-tu comme elle est belle ? – et la lui lire puis la relire pour les autres qui insistent. Sophie ! Sophie !
Et le silence s’installe religieusement tandis que je leur donne quelques paragraphes des « Palmiers Sauvages » de Faulkner (qu’une dame adorable et drôle confond avec Kouchner – mais j’y remets bien vite bon ordre et sans me moquer)
Puis on me fait parler de mes premières années d’université, la guindaille, les soûleries. On en veut ! J’omets les détails graveleux et répugnants pour ne garder que la drôlerie, Le Folklore. Un ulbiste – un ancien comme on dit dans les cercles d’étudiants – me demande de sortir ma penne. Et de remonter les escaliers quatre à quatre et de les redescendre avec ma casquette et mon vieux chansonnier (Les Fleurs du Mâle). Pour amuser mon public, j’entonne quelques chants régionaux bien connus, La P’tite Gayolle, El Doudou, Le Chant des étudiants wallons… Puis, dans un mouvement outrageusement théâtral (mais ô combien réussi !), j’ôte la casquette que je porte sur le crâne et la pose sur mon cœur. L’heure est grave. Les anciens universitaires (tous les hommes de l’assemblée mais aucune femme sinon moi) le savent. Ils connaissent la chanson. Ils se lèvent, main droite sur le cœur et bière dans l’autre. De mon plus bel alto, je détache les premiers mots du premier chant des Fleurs Sacrées. « Semeurs vaillants du rêve, Du travail, du plaisir, C’est pour nous que se lève, La moisson d’avenir… »
Les hommes chantent Le Semeur avec moi.
Au dernier couplet, la voix de mon père (superbe ténor), qu’on croyait endormie à l’ombre du pommier, tonne – pour lui faire honneur, nous retenons les nôtres – « Une aurore nouvelle, Grandit à l’horizon ; La Science immortelle, Eclaire la Raison. Rome tremble et chancelle, Devant la Vérité ; Serrons-nous autour d’elle, Contre la Papauté !»
Et le soir tombe.
Nous rentrons dans la maison.
Vers 22h00, on sort deux dernières bouteilles de vin rouge et du fromage. Dernières conversations, beaucoup plus calmes mais très drôles encore, dans un savoureux mélange de patois du coin, de Liégeois et de Bruxellois. Dans mon petit carnet, je note les expressions que je ne connaissais pas et tout à côté leurs traductions.
Vers minuit, ma mère baille. C’est alors le branle bas de combat. Les chaises raclent les dalles en pierre bleue. Les femmes – dont je suis – courent à la cuisine pour une dernière petite vaisselle. Mon père va enfin se mettre au lit (nous sommes tous très étonnés et très heureux qu’il soit resté parmi nous jusqu’au bout) Les autres hommes parlent – comme subitement rendus aux conventions de leur sexe – de moteurs et de voitures.
Finalement les mains se serrent et les joues se frottent. On se fait la promesse de revenir. On me salue bien, on me remercie pour le spectacle, on m’invitera, on ne savait pas que j’étais si bonne conteuse, si agréable chanteuse, on m’invitera, dit-on, à la communion du petit et au mariage de la grande. « Bien sûr ! je réponds, avec plaisir ». Mais je suis retombée déjà. La chute n’a pas été bien longue. La migraine m’assomme d’un coup. Et je le sais comme pas deux : aux fêtes de famille, dans la famille des autres, je ne peux pas faire le clown.
Ma mère est couchée.
Au moment de lui souhaiter bonne nuit, j’ai très envie d’entrer dans son lit. Mais je monte dans ma chambre et me couche dans le mien.
J’éteins la lumière.
Je crois que je m’endors un peu. Je suis sur le point de basculer dans un profond sommeil (sans rêve, il va de soi) quand quelque chose brusquement m’éveille.
« Qu’est-ce que c’est que ce truc-là ? » je dis. Je veux parler de cette espèce de boudin qui est placé sous mon ventre et qui rend ma position très inconfortable. Je le touche. Je touche le boudin par deux fois avant de me prononcer « tiens, c’est mon bras » Mais c’est encore une question que je pose. Il faut que je le pince puis le bouge et l’amène à deux centimètres de mes yeux (écarquillés pour mieux s’en rendre compte) « C’est ça. C’est bien mon bras droit ».
Ensuite, je ne peux plus m’endormir.
Je pleure à crever.
« Le clown est relégué pantin à cette heure » je me moque. Et sans son Gepetto – parti en ribaude – il ne vaut pas tripette.
« Espèce de connard. Mauvais père ! » je l’appelle. Mais qui voulez-vous qui me réponde du plus profond de cette nuit ?
« Certainement pas lui. Certainement pas, lui »
Je prends mon ordinateur sur mes genoux. Je l’allume. Il se réchauffe et ronronne instantanément. Je navigue dans mes bookmarks, dans la catégorie « trucs » (ma vie est faite de trucs et de choses, de machins, d’espèces de, de genres et de sortes – bordel indescriptible, impossible à circonscrire) et dedans je clique sur ce que j’ai nommé « La voix ».
Ce n’est pas la voix de mon père – pas un ténor, assurément pas. Ce n’est pas celle de Gepetto non plus. Ce n’est pas une voix qui possède le pouvoir (magique) de me rendre heureuse. Mais elle me dit des choses que je peux comprendre.
Elle m’apaise.
« Ligne de fuite » j’entends encore.
Puis je m’endors.

24|04|2008

J’en fume une à peine j’ai ouvert les yeux.

Penchée au-dessus du jardin pour cracher la fumée, je suis obligée d’offrir mon visage au printemps. Il fait beau nom de Dieu, il commence à faire beau dans ce pays. Les oiseaux me le chantent bien en face et dans son ancien potager, mon père sifflote la même chanson.
À la vue du vieil homme, des pauvres efforts qu’il fait pour retourner quelques mottes de notre mauvaise terre, je me sens une forte envie de pleurer. D’où je suis, je lui gueulerais bien de sortir le motoculteur et que ça irait plus vite et que ce serait plus facile. Mais je sais qu’il me répondrait non impossible, que les cailloux et les briquaillons foutraient la machine en l’air. La vérité c’est que le vieux est devenu trop faible pour la mettre en route et la pousser devant lui, c’est elle qui l’entraînerait plutôt. Il lui reste à peine soixante kilos des nonante qu’il portait à la belle époque. Ses bras sont aussi maigres et cassants que les branches du pommier qu’il a planté le jour de ma naissance. On voit bien qu’il ne lui coule presque plus de sève dedans.

Ma cigarette n’est fumée qu’à moitié mais je n’en veux plus. Je claque la fenêtre et je me jette sur mon lit.

Les visages des hommes que j’ai aimés jusqu’à présent s’agitent mollement à la surface de ma mémoire. Je les détruirais à coup de pavés si seulement je pouvais les atteindre.
J’en ai royalement marre des veaux qui se donnent des airs et des manières de prince. Je leur préfère catégoriquement la rusticité et les façons un rien brutales des garçons qui dansent avec moi aux bals des jeunesses agricoles.
Ils sont tout comme nous autres des bêtes encore mal dégrossies mais ils en ont une certaine conscience. Ils n’essaient pas de faire croire qu’ils sont des rois ou des génies en devenir. Et il ne leur vient pas à l’idée d’avoir honte des odeurs – lait, foin, étable – qu’on charrie.
Quand je suis parmi eux – au soir de la madone d’août, à la folle période des foins – je pense que j’aurais dû rester. Je pense que si je n’étais pas partie à la ville faire de moi ce que je suis désormais, une moitié de folle, un Hervé, un Pierre, un Jean, m’aurait fait la cour. Un soir je lui montrais mes genoux et quelques mois plus tard nous vendions des épis de maïs rouge sur la brocante de la Saint Rémi.
Mais ces garçons ne me veulent pas. Je suis une sorte de « Mathilde qui revient de la ville » Une fille qui pète plus haut que son cul mais qui reste gentille et polie. Alors on lui pose des questions qui lui ressemblent. On dit que les études se sont bien finies ? Et elle dit que oui.

La voix de mon père me sort de mes fantasmes.

Elle m’ordonne d’aller au nouveau fleuriste de la place acheter des tulipes pour l’anniversaire de ma mère. « Un bouquet pour cinquante-cinq euros » elle assène. Je n’ai pas la moindre envie de quitter mon trou mais en ces lieux un ordre est un ordre et puis ce n’est pas tous les jours que ma mère fêtera ses cinquante-cinq ans. J’y vais. Et je ne suis pas déçue, les tulipes sont tout bonnement magnifiques.

Sur le chemin du retour, je croise le vieux Jules, notre voisin d’un kilomètre en face.
« Bonjour Jules, c’est la promenade ? » je dis.
« ‘Jour S’phie ! J’ai été voir ce qui s’était monté là-bas » Il se retourne et pointe un doigt en direction du château. Il me montre un énorme chapiteau que je n’avais pas remarqué dans ma manie de marcher les yeux fixés au sol.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? je lui demande. Une fête au village ? »
« Oui, qu’il me dit, la kermesse aux poulets de l’Ecole des Sœurs »
Nous nous remettons en marche.
J’adopte son pas, plus vigoureux et nettement moins convulsif que le mien. Nous arrivons rapidement à sa maison et nous nous arrêtons de nouveau pour faire Le Brin de Causette. Les règles de politesse (« Elémentaires mon cher. Même toi tu finiras par l’apprendre ») nous interdisent de nous laisser ici sans échanger d’abord quelques mots. Mais je me sens drôlement impressionnée tout d’un coup et je ne sais pas quoi dire, j’attends qu’il parle.
Jules a bien le temps.
Il a peu changé, j’observe. Toujours ce béret noir planté sur ses cheveux blancs, ses pantalons bruns et ses bottines Méphisto, noires aussi.
Il a les yeux grand ouverts. La luminosité du jour ne le gêne pas autant que moi qui me suis habituée à l’obscurité de la chambre et à la lumière bleuâtre de l’écran.
Son visage est ridé mais n’a pas l’air vieux pour autant. Je parie que mise comme je suis, dans un jeans crapuleusement sale et un T-shirt lâche sous lequel je ne porte pas de soutien-gorge, j’ai l’air bien plus avachi et vieillard que lui. Il se tient droit. Ses pieds légèrement écartés lui donnent l’assiette d’un homme encore vert. Moi au contraire, je suis courbée sous le poids de mes douleurs fictives et imaginaires et la peur me croise les jambes.
« Les études sont bien finies ? » qu’il me demande enfin.
« Oh oui, oui » que je réponds. Sa question me surprend au moment où je n’entendais plus parler. Je pense alors que pendant ces quelques minutes, il m’a observée et détaillée lui aussi. Il n’a pas pu manquer de remarquer que je me porte beaucoup moins bien qu’il y a quelques années.
« Je travaille », j’ajoute pour justifier ma sale gueule.
Heureusement, il ne poursuit pas dans cette voie.
[Les paysans donnent l’impression d’être cons et rustauds « mais n’oublie pas, n’oublie pas : ils sont plus malins que toi »]
« C’est un drôle de monde » qu’il allonge.
« Pour ça oui » je dis.
« Pour les vieux tout comme moi c’est foutu, avec les Internet et tous ces machins »
Je lui dirais bien que c’est foutu surtout pour les jeunes tout comme moi mais j’ai peur qu’il ne comprenne pas. Je préfère le laisser aller tranquillement au bout des mots qu’il mâche avec son tabac.
« De mon temps, on achetait des machines qui tenaient le coup. Quand ça cassait on cherchait la pièce à la fabrique. Maintenant les machines sont foutues après deux ans et les pièces on les trouve plus nulle part. En usine, c’est plus des directeurs et des ouvriers, c’est des numéros.»
Là-dessus, son regard se porte derrière mon épaule du coté des la rivière et des arbres.
« La vitesse dans les machines et les usines, c’est pas du bon pour la santé. Non… C’est pas tout du bon. Crois-moi ce que je te dis, S’phie. Les Internet c’est encore plus mauvais que le réchauffement de la planète »
« Un drôle de monde » je répète.

23|04|2008

Ce soir, je m’occupe du cadeau d’anniversaire de ma mère. Elle m’a demandé de la musique. Même si je connais très bien ses goûts, ce n’est pas facile. Je ne veux pas me contenter graver des dizaines de chansons (chansons que je n’achète pas faute de moyens, mais les artistes me pardonneront tous où ils sont) je veux les agencer, en faire une avec toutes. Ce serait une longue histoire qui prendrait sens qu’on la prenne par un bout ou par l’autre.

J’écoute les chansons une par une. Je veux être certaine que ce sont elles ; telles que je m’en souviens. Nous les écoutions dans la voiture - il y a quinze ans environ - quand nous nous rendions à l’autre bout du pays pour visiter mon arrière grand-mère.

Le 21 septembre 2006 (et cette nuit)

J’ai pensé à cette moribonde que j’ai veillée comme on le faisait autrefois ; mon arrière grand-mère Joséphine, une ardennaise de 94 ans, une femme de la terre (elle était forte comme une chèvre) attachée à sa terre. Elle avait ordonné à ses fils de la ramener chez elle. Elle voulait « passer » dans ses meubles, disait-elle.
On l’avait installée dans la pièce qui servait de salon et de salle à manger parce que c’était la pièce la mieux chauffée de la maison. Un feu brûlait en permanence près de son lit d’hôpital. Il faisait suffocant. Plus le temps passait, plus ça sentait mauvais.
Le médecin du hameau nous rendait visite une fois par jour, un espagnol expatrié qui portait le nom d’un torero célèbre.
Un matin, le docteur a serré les mains de ma mère.
Il n’avait pas fait ça les autres fois et j’ai senti que quelque chose était en train de se passer. Il n’a pas examiné sa patiente et personne n’a insisté pour que je sorte. Il a observé le silence, une éternité à mon sens, puis il est allé trouver mon grand-père qui pellait des poivrons dans l’évier.
— Tu peux appeler, il a dit.
Mon grand-père a fait oui.
Il a frotté ses mains sur son pantalon en velours (il portait son velours olive) et il est sorti sur la terrasse. Ma mère est sortie comme une folle derrière lui et moi sagement derrière elle.
Elle m’a renvoyée.
— Reste avec le docteur, elle a gueulé.
Je n’ai pas osé protester.
Je suis retournée au salon. Il y faisait noir et chaud comme dans un four.
Le docteur se penchait au-dessus de mon arrière grand-mère. Il épongeait son cou avec un mouchoir rouge. Je suis passée à côté d’eux deux. Lui m’a souri mais il ne pas priée de rester. À regret, je suis allée patienter au grenier. Je me suis assise devant la coiffeuse où ma mère avait posé un broc, une cuvette et notre nécessaire de toilette. J’ai joué avec un vieux flacon de parfum en attendant qu’elle revienne.

Avant