Je rejoins officiellement le rang des “Putafranges” (selon la célèbre expression de Mai)
(Fragments)
Tout commence un vendredi soir, il y a trois semaines.
Le bruit caractéristique du heurtoir contre la lourde porte en chêne, les aboiements tonitruants de la chienne. Ma mère qui gueule.
« Va ouvrir. J’arrive tout de suite. Je ne suis absolument pas prête »
Curieusement, moi, je me suis apprêtée. Pourtant je ne savais pas que nous aurions de la visite – il y a bien longtemps que je ne prends plus la peine de me renseigner auprès des parents : qui vient ce soir, ce qu’il y aura à table pour le souper ou qui a bien pu téléphoner ; tout ça m’est complètement égal.
Quoi qu’il en soit, j’obtempère.
Je traverse la maison en courant – consciente malgré moi qu’il y a « urgence » cette fois.
J’ai les pieds nus (et maquillés), une jupe noire à volants, ample, que j’aime à faire tourner, un pull orange, léger et décolleté (tout ce qu’il y a de plus indiscret) Et exceptionnellement, mes cheveux sont propres, démêlés, déliés.
La chienne hurle et jappe dans le hall d’entrée. D’une main, j’agrippe son collier, de l’autre la poignée, et j’ouvre.
Je me colle un sourire et lance un grand bonjour (je suis bien éduquée) Ensuite, enfin, je jette un œil aux invités. Je les regarde, les regarde. C’est trop long. Je crie à la chienne de se calmer – mais c’est à moi que je parle en vérité. Quelque chose me retient d’articuler encore « Bonjour » ou simplement « Entrez… »
Deux hommes se tiennent face à moi, souriants et muets.
« Le plus vieux, je ne l’ai jamais vu. Mais l’étranger ? »
On dit souvent que j’ai une mémoire prodigieuse (c’est ma fierté, mon unique talent et mon péché) Seulement, cette fois, c’est difficile de se remémorer. Je compte plus de soixante secondes, durant lesquelles – par je ne sais quel miracle – le visage du garçon (le plus jeune), ou plutôt son image, se fraie un passage.
De chemins prioritaires en chemins de terre puis de culs-de-sac en voies abruptes ou tortueuses, elle débouche dans La Forêt Epaisse – je souffre alors à chaque coup de machette, ou c’est le bruit d’une débroussailleuse. « La migraine » Des images (pas celle qui dangereusement s’avance, pas encore celle que je cherche) sont arrachées et dispersées au vent – car le vent s’est levé et la mer (car il y a la mer aussi) est grosse et contraire – dispersées avant même que j’aie pu les reconnaître. Tout au plus puis-je saisir un fragment, ici la joue de ma mère, là la main de mon père, un mur en brique rouges (mal rejointoyé et mal monté), un gamin bridé et ce chien minuscule qui reste dans ses pieds à aboyer.
La douleur s’intensifie.
« Snoopy. Il s’appelait Snoopy ! », je crie.
« Bien joué, Sophie! »
* * *
Je vois encore que mon chauffeur est éveillé et qu’il conduit calmement sur l’autoroute A16 puis je ferme les yeux et m’affale contre la portière - « je me conduis comme une sotte » - et butte enfin contre La Porte.
Je pousse la première clef dans la première serrure.
Elle tourne six fois (ou ma langue dans sa bouche) –
emmalynnebipoloqursilonout.
petronellayiomulinquombons.
marybellemunosiquolintopno.
stillmannobliquorueenoompy.
quintillaonebormonysmuople.
lynnelletupoamimnosoqurobi.
– et le loquet saute.
La deuxième serrure est plus petite et plus délicate. J’y introduis doucement la deuxième clef, en veillant à ne pas abîmer le jambage du y, et l’y tourne six fois à nouveau.
sylviannepautorsedrestreteg.
gertrudisneveontrasepteylas.
severanopergestrytlenlastud.
giovannettapudeslerserytres.
sandersonrespetagevulietyrt.
evangelistpsurréedarytebsto.
Mais La Porte ne bouge pas.
« Elle ne s’ouvre pas », je tempête.
Et, de mes poings et mes pieds, la maltraite. Mais elle est trop haute et trop lourde, faite d’une matière qui rappelle le chêne sans en être. Et mes coups répétés, aussi butés soient-ils, ne la font pas trembler. Le truc d’Aladin, ça fonctionnerait peut-être.
« Sésame ouvre-toi »
Mais un éclat de rire – une femme – m’envoie paître.
Là, je m’écroule. Je pleure, je cogne dans tous les sens.
Alors la police du Château me met à la porte et je vais me soûler dans mon bistrot habituel - La Butte, bien sûr. Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre dans ces cas-là ? Et puis j’ai toujours beaucoup bu.
Hakim de Libye est assis à la petite table du fond, sous le téléviseur éteint. Fidèle au rendez-vous et pareil à lui-même : le trente-trois dans une main, la clope dans l’autre. Ses pupilles dilatées comme jamais.
Je m’y plonge.
« Je ne suis pas venue depuis des années. Comment pouvais-tu savoir que je débarquerais ce soir ? »
« Les débarquements, ça me connaît »
« Les phrases énigmatiques aussi », je lui fais.
Il vide sa chope d’un trait – « une bière se descend en trois gorgées, retiens le bien » – repousse la table vers moi et se dresse.
« Un sourire est un rayon de soleil, bonne éternité, merci d’exister ! »
« Tu ne peux pas t’en aller comme ça », j’implore.
« Tire la bobinette et la chevillette cherra »
« Pas déjà! »
Il s’éloigne de moi en riant (ou s’éloigne en se riant de moi) et s’apprête à faire le pas qui forcément nous séparera.
« Trois petits tours et puis s’en va ?»
Il lève le bras et tend le pouce en signe de victoire – mais ses épaules s’affaissent et sa tête tombe.
Je crie.
* * *
Le soir, nous sommes redescendus sur la plage. La mer s’était retirée, les promeneurs aussi. Le ciel était sombre et gris, mon humeur noire. J’avançais pieds nus sur les rochers – « c’est bon de marcher dans la mer » murmurais-je. Oh – 올드보이 (The Old Boy) – me devançait. Il me distançait en silence. « Son pull orange s’accorde merveilleusement à la couleur des algues. Il n’y pense pas »
Je pensais moi au Geppetto – des photographies que j’avais prises (d’un camping ostendais). Le vert des végétations (marines et terrestres) et celui de la tente en nylon s’accordaient merveilleusement à son teint blanchâtre, à ses yeux bleus et à ses cheveux blonds. Mais il n’y pensait pas non plus, pas plus que moi d’ailleurs – Nous deux, nous ne pensions à rien.
Oh s’est éloigné en courant, sur la droite. Il s’en allait vers la jetée. Je n’aurais pas pu le suivre –
« ATTENDS », j’ai hurlé.
J’ai sautillé. De rocher en rocher, je me suis entamé la plante des pieds (mais sur le rouge ne me suis pas attardée).
Oh s’était immobilisé, il patientait.
« Tout va bien ? », il a fait quand je suis arrivée.
Bien sûr, j’ai soufflé. Puis, j’ai regardé le sac en plastique (vert pomme, vert lui aussi) qui lui tombait au bout du bras.
« J’ai besoin de ce truc, là », j’ai fait en le pointant du doigt.
Il m’a tendu une serviette – orange ; elle s’accordait merveilleusement à la couleur des tuiles, du toit, de sa maison, sur la digue – « Un instant, j’ai imaginé que tu avais besoin de moi…»
Il a haussé le sourcil.
J’ai enlevé mes pulls.
— Il n’a pas bronché.
J’ai enlevé mon pantalon puis mon t-shirt en coton.
Il m’a observée ; m’a détaillée de la tête aux pieds.
« Tu es blessée », il a hoché.
***
Oh, au bord de l’eau, me regarde parfois. Parfois je me retourne et le regarde aussi. Il se tient droit, jambes légèrement écartées, son visage impassible. Il me laisse faire la folle. Je lui avais bien dit.
« Il ne faut pas m’emmener à la mer. Elle me rend dingue. Je m’en irai devant elle. Au-devant d’elle, et loin dedans. Et même s’il fait froid. Surtout s’il fait froid. Tu verras. Tu ne pourras rien y faire…»
L’eau aux chevilles.
Puis sous le ventre, à la taille.
« Elle est glaciale », je braille.
« Oh… »
« Oui ! »
J’ai peur.
« Vas-y, Sophie ! Vas-y ! »
* * *
L’inverno, d’Antonio Vivaldi. Interprété par Kyung-Wha Chung et le Saint Luke’s Chamber Orchestra.



